Les dossiers du Coran – Enquête sur le palimpseste de Sanaa
Article bâti avec le concours des recherches d’ Éléonore Cellard Postdoctorante au Collège de France.
La mise au jour d’un Coran très ancien au Yémen a profondément modifié notre compréhension de la diffusion du texte fondamental de l’islam.
Décrypter le Coran dissimulé
Ci-dessus : l’un des feuillets du palimpseste retrouvé dans la mosquée de Sanaa. En 2005, un projet financé par le CNRS a permis de photographier une partie des feuillets sous lumière claire et ultraviolette. Le texte effacé a pu être presque intégralement reconstruit (l’équipe franco-allemande du projet Coranica prépare une édition complète). Ici, on peut lire les versets 149 à 159 de la sourate VI. Entre les lignes, on distingue une écriture effacée : malgré les variantes, on peut identifier les versets 87 à 96 de la sourate II.
En 1973, durant des rénovations dans la vénérable grande mosquée de Sanaa au Yémen, des manuscrits furent découverts par des ouvriers dans l’interstice sous le toit. Ces documents, en piteux état, semblent avoir été oubliés là suite à des modifications de la bibliothèque de la mosquée, comme l’indiquent des imprimés plus récents trouvés avec eux. Dans ce trésor de parchemins, des chercheurs allemands ont mis au jour un palimpseste remarquable, un manuscrit où des écritures nouvelles masquent des textes plus anciens encore discernables.
Les palimpsestes sont fréquents dans de nombreuses cultures en raison de leur capacité à réutiliser les supports d’écriture. Ce qui intrigue ici, c’est que les écritures superposées sont toutes deux des extraits du Coran, recopiées à plusieurs décennies d’écart, alors que la tradition musulmane affirme que le texte sacré a été fixé de manière définitive au milieu du 7ème siècle. Cela soulève la question : pourquoi le texte original aurait-il été effacé pour être remplacé par un texte similaire ?
1. Des variantes inconnues
Avant de tenter de résoudre cette énigme, examinons les aspects physiques de ce document ancien. Nous avons entre les mains un exemplaire du Coran, similaire aux éditions volumineuses que l’on retrouve habituellement dans les mosquées, et non de simples notes pédagogiques sur des feuilles volantes. Les 80 pages que nous avons réussi à compiler représentent à peu près la moitié de l’œuvre originale. Selon l’analyse des styles calligraphiques et des pratiques des deux copistes qui ont participé à sa transcription, il semblerait que ce manuscrit ait été rédigé durant la seconde moitié du 7ème siècle. Les datations au carbone 14 suggèrent plutôt la première moitié de ce siècle, cependant, il persiste un voile d’incertitude quant à l’interprétation de ces données, qui coïncident probablement avec l’époque du décès des ovins dont les peaux ont servi à la confection du parchemin.
Poursuivant notre exploration, nous découvrons que le texte originel, maintenant en grande partie restauré, contient des variations du Coran jusqu’alors non répertoriées. Les nombreux autres manuscrits du Coran, datant de la même période que notre palimpseste ou même d’une ère légèrement antérieure, et trouvés dans diverses mosquées à travers le monde islamique, respectent scrupuleusement le texte canonique, avec de minimes variations orthographiques. Toutefois, dans le cas présent, les écarts sont plus conséquents : on note l’emploi de synonymes pour certains mots, des suppressions, des insertions ou des réarrangements de mots ou de groupes de mots au sein d’un même verset. Il est également observé que l’ordre des sourates diffère de celui du Coran traditionnel, sans pour autant aller à l’encontre de la structure générale du texte, qui va de la plus longue sourate à la plus courte.
En résumé, ce document semble être très similaire à la version actuelle du Coran que nous connaissons. Même si les différences présentes ne changent pas le sens général reconnu, elles suggèrent tout de même que le Coran pourrait avoir été transmis en se basant sur le sens général plutôt que sur une reproduction exacte du texte original. C’est cette particularité qui rend ce document si unique et sujet à débat parmi les experts, car il représente à ce jour le seul exemple connu de ce genre de transmission.
Il est probable que pour effacer le souvenir de ces transmissions antérieures, le texte original du palimpseste a été effacé et remplacé par le texte officiel. Cela nous amène à nous interroger sur la véritable identité de ce texte disparu. Représente-t-il une version antérieure au texte officiel, qui aurait été rédigée par les proches du Prophète ? Ou est-ce le vestige d’une tradition d’écriture alternative au texte officiel, qui aurait choisi de transmettre le message divin d’une manière plus libre, intentionnellement ou non ?
Cette considération devrait englober la totalité du corpus existant : les textes manuscrits que nous possédons, reflètent-ils l’intégralité de l’histoire du Coran ou simplement une fraction ? Y avait-il d’autres versions du Coran, dites non officielles, qui auraient été méticuleusement écartées au fil des lectures successives ? En tout cas, si le palimpseste de Sanaa a survécu jusqu’à notre époque, c’est certainement parce qu’il a été dissimulé. Pas dans un espace caché au-dessus de la mosquée, mais sous le texte reconnu officiellement.



