Islam : Il était une fois la chamelle de Allah ou La légende des Thamoud
Les Thamoud étaient une ancienne tribu arabe qui s’établissait au nord du Hedjaz, où ils servaient probablement de gardes-frontières pour leurs alliés romains. Leur existence est bien documentée dans des sources antérieures à l’islam, avec les références les plus anciennes provenant de textes assyriens datant du 8e siècle avant notre ère. Ils sont également mentionnés par des auteurs comme Pline l’Ancien et Ptolémée, ainsi que dans une inscription du 2e siècle sur un temple dédié à l’empereur Marc Aurèle. La tribu a disparu quelques siècles avant l’avènement de l’islam, pour des raisons qui restent en grande partie inconnues. Leur disparition a donné lieu à de nombreuses légendes dans le folklore arabe, rendant difficile toute affirmation concrète à leur sujet aujourd’hui. Le Coran évoque plusieurs fois les Thamoud comme un exemple de peuples punis par Allâh pour avoir rejeté Son message.
Et (Nous avons envoyé) aux Thamoud, leur frère Sâlih qui dit : « O mon peuple, adorez Allâh. Vous n’avez point de divinité en dehors de Lui […]. O mon peuple, voici la chamelle d’Allâh qu’Il vous a envoyée comme signe. Laissez-la donc paître sur la terre d’Allâh, et ne lui faites aucun mal sinon, un châtiment proche vous saisira ! » Ils la tuèrent. Alors, il leur dit : « Jouissez (de vos biens) dans vos demeures pendant trois jours (encore) ! Voilà une promesse qui ne sera pas démentie ». […] Et le Cri saisit les injustes. Et les voilà foudroyés dans leurs demeures, comme s’ils n’y avaient jamais prospéré. En vérité, les Thamoud n’ont pas cru en leur Seigneur. Que périssent les Thamoud !
Sourate 11 : 61-68
Selon le récit, les Thamoud ont été anéantis pour avoir tué la « chamelle d’Allâh ». Nous allons explorer comment la légende de cette chamelle s’inspire du folklore arabe d’avant l’Islam.
1. Les origines de la légende
La légende de la chamelle trouve ses racines dans un conflit entre les Thamoud, qui étaient sédentaires, et les nomades éleveurs de chameaux. Ce désaccord territorial aurait conduit à la mort d’une chamelle appartenant aux nomades, un acte jugé inacceptable par ces derniers, surtout dans la tradition arabe où la chamelle est considérée comme un animal totémique. C’est ainsi qu’est née l’histoire mythique liant la disparition des Thamoud à ce conflit avec les bédouins. Avant l’avènement de l’islam, certains poètes arabes avaient déjà adapté ce récit en y intégrant une dimension morale religieuse. Récemment, Nicolai Sinai a mis en lumière un texte attribué à Umayya, un poète monothéiste qui vivait à l’époque du Prophète.
| Poème attribué à Umayya | Coran, sourate 91 |
|---|---|
| Comme les Thamoud, qui se sont moqués avec arrogance de la religion (v. 23) | Les Thamūd, par leur transgression, ont crié au mensonge (v. 11) |
| Alors arriva sur elle [la chamelle] Ahmar, le maudit, [rapide] comme une flèche, avec une épée tranchante (v. 25) | Lorsque le plus misérable d’entre eux se leva [pour tuer la chamelle] (v. 12) |
| Il lui coupa le tendon et le jarret, et l’épée pénétra jusqu’à l’os et le brisa (v.26) | Ils [les Thamūd] la tuèrent (v. 14a) |
| Alors ils furent détruits (v. 30) | Leur Seigneur les détruisit donc (v. 14b) |
Dans le tableau ci-dessous, on observe une belle harmonie entre les deux textes. Bien qu’il soit difficile d’affirmer avec certitude que le texte coranique s’inspire du poème attribué à Umayya (ou vice versa), il semble très probable qu’ils s’alimentent tous deux du folklore arabe préislamique.
2. Sources connexes :
– Jan Retsö, dans son ouvrage The Arabs in Antiquity : Their History from the Assyrians to the Umayyads, publié par Routledge en 2003, page 506.
– François Déroche aborde le sujet de Thamud dans le Dictionnaire du Coran, dirigé par Mohammad Ali Amir-Moezzi, publié par Robert Laffont en 2007, page 869.
– Reveun Firestone traite également de Thamud dans l’Encyclopaedia of the Qur’an, sous la direction de Jane Dammen McAuliffe, publiée par Brill en 2006, volume 5, page 253.
– Robert G. Hoyland explore l’histoire de l’Arabie et des Arabes, de l’âge du bronze jusqu’à l’avènement de l’islam, dans son livre publié par Routledge en 2001, page 224.
– Jaroslav Stetkevych, dans Muhammad and the Golden Bough: Reconstructing Arabian Myth, publié par Indiana University Press en 1996, pages 61-62, examine les mythes arabes.
– Nicolai Sinai discute de la poésie religieuse dans le contexte coranique, en se concentrant sur Umayya b. Abī l-Ṣalt et le destin des Thamūd, dans le Bulletin de l’École des études orientales et africaines, volume 74 (3), 2011, pages 397-416.
– https://al-kalam.fr (remerciements)



